Voici, pour Le Cri du Cagou, un texte de réflexion sur l’Homme Kanak et la politique, proposé par Luther Voudjo.

L’homme est un animal politique selon Aristote, un « zoon politikon« . Il contribue à la vie de la « polis », la ville-état, en participant à ses activités politiques et à ses enjeux de pouvoir. Aujourd’hui, il reste de cette définition l’importance de la contribution politique citoyenne dans la vie de tout individu, qu’elle soit active ou passive, à l’intérieur d »un état. L’affirmation du kanakisme a permis aux kanaks de Nouvelle-Calédonie de recourir à la force politique tout en homogénéisant la représentation socioculturelle du mélanésien néo-calédonien. Il reste cependant un point d’achoppement majeur qui se révèle de plus en plus présent: la place de la « coutume ». Alors que Claude Levi-Strauss , décédé le 31 octobre dernier, a démontré que toute société humaine est confrontée à des structures de pouvoir, il reste que l’expression politique canaque s’accommode des schèmes traditionnels d’expression du pouvoir au point qu’ils en arrivent soit à se confondre. En particuliers chez les indépendantistes, beaucoup utilisent les réseaux personnels, familiaux et traditionnels pour soutenir leur action politique, tandis que la majorité des hommes politiques kanaks ont aussi un rôle coutumier majeur. Toutefois comme on l’a vu lors du conflit Air Calédonie en juin dernier, le rôle coutumier peut aussi s’opposer au rôle politique.
Le politique kanak est ainsi confronté à des contradictions (I) qu’il résout par des moyens encore peu maitrisés (B).
I / Les contradictions du politique kanak :
Deux principales contradictions handicapent l’action du politique kanak. Il doit non seulement se référer à une vision rurale de la culture canaque (A) mais aussi à la nécessité d’asseoir son statut politique par une base traditionnelle (B).
A/ La persistance d’une vision rurale de la culture canaque :
Combien de fois a t’on vu l’image du planteur d’igname comme celle qui définit à tout jamais le kanak entier et fier ? Que dire alors du juge, du pilote, du diplômé, ou du médecin kanak?
Il est difficile pour le politique d’échapper à cette vision qu’il se doit de promouvoir afin de correspondre aux attentes de son électorat, qui comme Roland Barthes le décrit souvent agit par identification.Il se doit d’adopter cette mystique sociale qui, lié au kanakisme, l’identifie en tant que kanak sur un plan politique. Jean-Marie Tjibaou n’a t’il pas débuté sa carrière politique par l’organisation du festival Mélanésia 2000?
Cultiver un champs, construire une case, avoir une maison en tribu, quitte y mettre les pieds rarement, aller à la pêche ou à la chasse, font partie des activités nécessaires de tout bon kanak susceptible de représenter une idée canaque en politique, alors qu’une grande partie des kanaks ont adopté un mode de vie citadin.
L’important est ainsi de promouvoir la force de son enracinement culturel rural, tout en faisant montre de modernité urbaine.
B/ La nécessité d’asseoir son statut politique par une base traditionnelle
Cette nécessité se manifeste par l’intérêt d’être « prophète chez soi » avant tout.
Les réseaux familiaux qui sont mobilisés doivent être privilégiés par le politique dans le recrutement public ou dans la mise à disposition matérielle de biens publics.
Cette assise reste ainsi primordiale et place le kanak à la fois comme individu inséré dans un tissu familial permanent et comme un individu au service de la chose publique. De là à parler de népotisme élargi…
N’oublions pas qu’en France la famille restreinte est le modèle social par excellence, ce qui facilite la rationalisation des rapports de gestion politique.
Détournements de fonds publics, trafics d’influence ou abus de biens sociaux ne sont pas des faits étrangers à bien des dirigeants kanaks.
C’est pourquoi le politique kanak, qu’il soit homme ou femme, dans le cadre de la promotion du sacro-saint « DESTIN COMMUN« , a développé des outils spécifiques pour appréhender le politique sans toutefois se renier complètement.
II / Des moyens spécifiques mais encore peu maîtrisés
Deux méthodes d’actions permettent à beaucoup actuellement de pouvoir conjuguer intérêt personnel, familial, et celui public et général dans l’expression de leurs activités politiques.
Il s’agit de la méthode du schizophrène culturel (A) et celle du syncrétisme culturel (B).
A/ Le politique kanak est schizophrène :
Il fait la part des choses. Ce qui est du monde occidental, juridicisé et rationalisé constitue une part étrangère qu’il se doit d’assimiler sans que cela ne remette en cause son appartenance pleine et entière à un clan, une famille, une tribu, qui lui réserve une place différente mais reconnue par lui.
Certains franchissent le pas, et adoptent un mode de vie typiquement occidental, laissant derrière eux toute référence au mode de vie rural préconisé par leur électorat.
En tout cas , pour le schizophrène les deux conceptions sont incompatibles et l’obligent à faire un choix d’espace mental selon qu’il agit dans les rigueurs de la loi ou dans la souplesse coutumière, ce qui n’est jamais évident, d’où les amalgames fréquents.
Ceux qui ont choisi le syncrétisme culturel pensent au contraire qu’on peut intégrer une conception canaque de la politique à celle occidentale.
B/ Le politique kanak est syncrétique
Certes, on voit souvent les rituels coutumiers classiques lors des meetings ou congrès politiques, toutefois beaucoup voudraient voir le politique dominer les structures de pouvoir traditionnelles.
La place du sénat coutumier est à ce titre évocateur : comment valoriser une structure où les membres sont cooptés selon leur appartenance familiale plus que sur leurs compétences?
En les intégrant à un mode de représentation social occidentalisé, comme établi dans l’accord de Nouméa.
En effet, le rôle du sénat coutumier est une forme d’appropriation institutionnelle de la coutume qui n’est que symbolique. Les politiques kanaks tirent eux leur légitimité du suffrage universel et s’accommode de cette légitimité pour justifier leur positionnement rationalisé sur le plan de la gestion administrative.
En somme, en reconnaissant institutionnellement la « coutume » grâce au Sénat coutumier, la loi organique dédouane les politiques kanaks de leurs interrogations existentielles.
Le rôle de la femme, le foncier, ou par exemple la notion d’identité calédonienne sont tous désormais des interrogations qui échappent au politique kanak devenu professionnel, pour se retrouver comme sujets de débats au Sénat coutumier.
C’est de schéma que naît progressivement le ZOON KANAK POLITIKON, l’animal politique kanak…
LUTHER VOUDJO