
Ce soir, Le Cri du Cagou s’est rendu au Haussariat de Nouvelle Calédonie, où l’écrivain Frédéric Ohlen
s’est vu remettre, par M. Yves Dassonville, la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres.
Nous vous proposons à la lecture le discours de remerciements de M. Ohlen qui fut très apprécié.
DISCOURS
prononcé le 19 août 2010
à l’occasion de la remise des insignes de chevalier des Arts et des Lettres
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Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Si je reçois cet honneur ce soir, c’est d’abord et avant tout pour rendre
hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont rendu possible ma présence
ici. Je souhaite donc dédier cet insigne à cette longue liste d’hommes et
de femmes, au premier rang desquels je place ma famille, mes parents, mon
père disparu, ma mère qui, la première, m’apprit à relier les lettres aux
lettres et les êtres aux êtres, mais aussi à tous ces professeurs, à tous
ces auteurs, à toutes ces rencontres qui m’ont nourri, aidé, inspiré. Il
est plusieurs façons de naître puis de grandir. Lire et écrire en font
partie.
Je souhaite aussi dédier cette médaille à la Maison du Livre de la
Nouvelle-Calédonie, ainsi qu’à cette terre qui m’a tant donné, à son
peuple qui m’a toujours aimé, respecté, accueilli. Je n’oublie pas non
plus tout ce que ma famille paternelle, allemande d’origine, française
depuis un siècle et plus, doit à la France, celle de Verlaine et d’Hugo,
celle de Waya Gorodé et de Raymond Lacroix, celle d’Apollinaire Anova et
de Jean Mariotti, — pas celle des bagnes ni de l’Oubli.
Alors que je suis là debout à vous regarder, il me revient en un éclair le
souvenir de mon premier livre, lu à cinq ans, d’un trait, comme un défi.
Mémoires d’un âne. Vous souriez… et vous avez raison ! Il va de soi que
cette lecture était, à bien des titres, prémonitoire ! Car, à vous voir
résumer mon parcours, Monsieur le haut-commissaire, je ressens comme une
étrange impression de dédoublement. Cette vie est-elle vraiment la mienne
? N’aurais-je pas pu la vivre autrement ? Prendre un autre chemin ?
Consacrer mes forces à autre chose ou à quelqu’un ?
Oui, peut-être, mais une petite voix me souffle que cette identité, mieux
cette fraternité, que j’ai tant cherchée, n’était pas dans l’affirmation
de ma différence. Elle était bien dans le choix de la respiration et de
l’action pour témoigner de la beauté du monde, pour que, pas à pas,
l’écoute finisse par effacer le mépris.
Les mots n’ont pas ce pouvoir, nous dit-on. Cet arc de sang qu’on appelle
un texte, rien ne sert de le tendre. Pourtant, certains mots volent
au-devant de nous et, l’espace d’un battement de cils, nous libèrent de la
misère et de la peur. Certains nous permettent de comprendre. Comprendre.
Prendre avec soi jusqu’au frisson, pour pouvoir ensemble, entre la terre
noire et le rêve, ouvrir les mains, voir et nous voir. Parfois, au cœur du
tumulte, se crée assez de silence pour entendre ce qui n’est pas dit.
Alors tout devient possible : la vie prend du sens et, de toutes parts, la
lumière jaillit.
N’est-ce pas là, justement, le pari de tout art et de toute littérature :
se rencontrer enfin, au bord du monde, au bord des mots, au bord des
livres, pour que le savoir remplace l’ignorance et la joie du partage le
goût de la domination ?
Et si mes mots ressemblent à la vie,
S’ils ont à voir avec la Justice,
S’ils ont à voir avec le bonheur,
S’ils savent semer et sourire,
Tel un navire qui sait réunir les rives,
Alors seulement, j’aurai réussi.
Je vous remercie.
Frédéric Ohlen