Chapitre ‘Nouvelle’

Chapitre Nouvelle par Olivier Houdan le 20 janvier 2010

Elzéard Bouffier, l’ homme qui plantait des arbres.

Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il n’est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles… on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable.

gionochapeau

“Il y a environ une quarantaine d’années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.
“Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu’à Dié; à l’ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Alpes-de-Haute-Provence, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.
“C’était, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 et 1300 mètres d’altitude. Il n’y poussait que des lavandes sauvages.
“Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. Je n’avais plus d’eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq ou six maisons, sans toitures, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute la vie avait disparu.
“C’était un beau jour de juin avec un grand soleil, mais, sur ces terres sans abris et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas.
“Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n’avais toujours pas trouvé d’eau et rien ne pouvait me donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla percevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d’un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
“Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau -excellente- d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.
“Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiècé la ruine qu’il avait trouvée là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.
“Son ménage était en ordre, sa vaiselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.
“Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu’il ne fumait pas. Son chien silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.
“Il avait été entendu que je passerais la nuit là; le village le plus proche étant encore à plus d’une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs dans les taillis de chênes blancs à la toute extrêmité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles, serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folie, presque toujours meurtrière.
“Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai de l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet: voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquet de dix. ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
“La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
“Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vint pour me reprocher mon indiscrétion, mais pas du tout: c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
“Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être était-elle la propriété de gens qui ne s’en souciaient pas? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi ses cent glands avec un soin extrême.
“Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans, il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.
“C’est à ce moment-là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.
“Menant moi-même à ce moment-là malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l’avenir en fonction de moi-même et d’une certaine recherche du bonheur. je luis dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer.
“Il étudiait déjà, d’ailleurs, la reproduction des hêtres et il en avait près de sa maison une pépinière issue des faines. Les sujets, qu’il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
“Nous nous séparâmes le lendemain. L’année d’après, il y eut la guerre de quatorze dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n’avait pas marqué en moi; je l’avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée. Sorti de la guerre, je me trouvai à la tête d’une prime de démobilisation minuscule, mais avec le grand désir de respirer un peu d’air pur. C’est sans idée préconçue -sauf celle-là- que je repris le chemin de ces contrées désertes.
“Le pays n’avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j’aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m’étais remis à penser à ce berger planteur d’arbres. “Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace”.
“J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéard Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante ans comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis, mais, par contre une centaine de ruches.
“Il s’était débarassé des moutons, qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.
“Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de paroles et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme -sans moyens techniques- on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.
“Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m’arrivaient aux épaules répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l’œuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d’admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c’est-à-dire de 1915, de l’époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.
“La création avait l’air, d’ailleurs, de s’opérer en chaîne. Il ne s’en souciait pas: il poursuivait obstinément sa tâche très simple. Mais, en redescendant par le village, je vis couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réanimation qu’il m’ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j’ai parlé au début de mon récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où, au XXème siècle, on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.
“Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparut, réapparaissaient les saules, les osiers, les près, les jardins, les fleurs et une certaine façon de vivre. Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi, personne ne touchait à l’œuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique?
“A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l’ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse! Je n’ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien, cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L’an d’après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.
“Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l’habitude de parler. Ou, peut-être, n’en voyait-il pas la nécessité? En 1933, il reçut la visite d’un garde-forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C’était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu’on voyait pousser une forêt toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s’éviter le trajet d’aller-retour -car il avait alors soixante-quinze ans- il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu’il fit l’année d’après.
“En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la forêt naturelle. Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile: mettre la forêt sous la sauvegarde de l’Etat et interdire qu’on vienne y charbonner. Car il était impossible de n’être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.
“J’avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d’après, nous allâmes tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.
“Ce capitaine forestier n’était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J’offris les quelques œufs que j’avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.
“Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913: le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avait donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres?
“Avant de partir, il fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxqueles le terrain d’ici paraissait devoir convenir. Il n’insista pas. “Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi”. Au bout d’une heure de marche -l’idée ayant fait son chemin en lui- il ajouta: “Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux!
“C’est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu’ils restèrent insensibles à tous les pots de vin que les bûcherons pouvaient proposer.
“L’œuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l’entreprise se révèla très mauvaise au point de vue financier. On l’abandonna. Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de trente-neuf comme il avait ignoré la guerre de quatorze.
“J’ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J’avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes premières promenades. Il me semblait aussi que l’itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J’eus besoin d’un nom de village pour conclure que j’étais bien dans cette région jadis en ruines et désolée. Le car me débarqua à Vergnons. En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasses au piège: à peu près dans l’état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées; Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort: situation qui ne prédispose guère aux vertus. Tout était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs: c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans. Déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection.
“Par ailleurs, Vergnons portait les traces d’un travail pour l’entreprise duquel l’espoir est nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages; Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céléris et les anémones. C’étaient désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter. A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flancs abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d’orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.
“Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913 s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraiches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur, et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.
“Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffit pour faire surgir du désert ce pays de Chanaan, je trouve, que malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu.
“Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon”.

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Ce récit de Jean Giono a été adapté au cinéma sous la forme d’un film d’animation réalisé par Frédéric Back en 1987 et a obtenu cette même année, l’oscar du meilleur film d’animation. Depuis sa publication en 1974 dans “Le Nouvel Observateur” libre de droit selon le vœu de l’auteur, l’histoire d’Élzéard Bouffier n’a cessé de faire germer aux quatre coins du monde, des forêts entières de bonne volonté et de prises de conscience certainement salvatrices.



Chapitre Nouvelle, Sorties du cagou par Olivier Houdan le 30 décembre 2009

Les grandes vacances scolaires sont belles et bien terminées.

Nous sommes le 1er mars 1980 et j’assiste comme la plupart de mes camarades, que je vois agglutinés au fond de la cour, à cette nouvelle rentrée des classes en cours moyen 2ème année, le CM2, que nous appelions à l’époque, la septième, en référence au franchissement de cet énième palier du compte à rebours scolaire qui nous mènerait l’année prochaine au collège puis beaucoup plus tard vers la Terminale et l’examen du baccalauréat. Mais nous n’en étions pas encore là et ces lointaines perspectives ne nous touchaient guère, plus préoccupés à connaître en cet instant fatidique le nom de notre maître et celui de nos futurs camarades. Il est 7h30 et le soleil matinal chauffe déjà les panneaux de bois vermoulus de l’antique bâtiment des Maristes dans l’enceinte de cette institution scolaire nouméenne qu’est l’école du Sacré-Coeur appelée aussi école des Frères en référence à la congrégation religieuse qui avaient planté là le décorum de leur obédience et de leurs convictions. Au fur et à mesure de son extension, l’école avait gravit les lignes de courbes parfois abruptes de la colline de la FOL au pied de laquelle avait été bâti la première construction qui accueille aujourd’hui, les classes de CM2, celle de Monsieur Van Der Kerkove et de Madame Quilichini.

Année après année, de nouvelles annexes étaient sortis de terre: cantine scolaire surmontée des classes de CE2, préau de la haute cour, grand bâtiment carré aux fenêtres coulissants à la verticale qui abritaient au rez-de-chaussée, les CM1, au premier étage, les CE1 et au dernier, les CP. Sans oublier, perché tout la-haut, la salle de gymnastique, grand parallépipède, dont l’une des façades offrait une superbe vue panoramique sur le centre ville de Nouméa, la baie de la Moselle, la petite rade et le port avec tout au fond, sur notre droite, le rougeoiement du ciel asphyxié par les fumées de la Société Le Nickel. Là-bas, à gauche, protégeant la Grande rade des rafales alizéennes, l’alignement des trois collines de l’Ile Nou. Ce fût notre horizon pendant cinq ans. Un quadrilatère visuel aux références géographiques et historiques résumées par un quarté chromatique des plus symboliques: le bleu de la mer, le vert des collines, le blanc du Bagne et le rouge cuivré du nickel. Nouméa en somme.

L’ensemble de notre “cité scolaire” était disséminé sur plusieurs milliers de mètres carrés coincés entre le jardin verdoyant du domicile du général commandant les forces armées et la falaise friable située au pied de la cathédrale, entre le boulevard Vauban en contre-bas et la route de crête menant à la salle de spectacle et aux bureaux de la Fédération des Oeuvres Laïques. Le complexe scolaire était réparti sur deux niveaux: la basse-cour et la haute-cour. En haut: les petits, en bas: les grands. Une sorte de hiérarchie s’établissait alors entre les élèves, ceux d’en-bas et ceux d’en-haut, un statut invisible mais bien réel dont l’ordre de passage à la cantine semblait y être directement lié. Tous les bâtiments étaient également reliés entre eux par des couloirs, escaliers et autres coursives occasionnant d’innombrables courses-poursuites et autres parties de cache-cache qui s’achevaient presque toujours par le retentissement de la vieille cloche qu’agitait à intervalles réguliers, un élève responsable porteur d’une montre à cristaux liquides de marque Casio, le must des cours de récréation de notre temps. Comme chaque année, cette responsabilité était confiée à un élève de CM2 de la classe de monsieur Van Dekerkove, car située la plus proche du carillon.

Le Frère André, le directeur de l’école avait commencé la lecture des différentes listes d’élèves dans le porte-voix de couleur grise et rouge, équipement rendu presque inutile du fait du silence religieux qui régnait parmi les potaches. Outre, le changement d’instituteur, la grande nouveauté de cette rentrée ce fût l’arrivée (massive) des filles dans cette école qui jusqu’à l’année dernière était restée une citadelle de garçons. La mixité dans les classes et dans les cours opérait deux types de compétitions: une émulation entre garçons et filles dans la course aux meilleurs résultats scolaires et une bagarre plus franche, cette fois-ci entre nous, pour la conquête des cœurs de ces demoiselles.

C’était pour moi aussi, le temps des responsabilités.
Outre, la fonction de chef de table à la cantine, qui consistait à aller chercher les plats et les saladiers sur le passe carrelé de la cuisine, à répartir équitablement le contenu des dix assiettes et à veiller à la propreté, nous assurions également avec mon adjoint, la discipline sur notre espace de table en formica imitation bois. La discipline était un bien grand mot. Notre taille d’élève de CM2 imposait automatiquement une forme de respect et nous n’avions pas à nous inquiéter d’une possible mutinerie, surtout quand l’émergence de quelques velléités attablées étaient immédiatement calmées par la puissance de notre voix en pleine mue. Les lanceurs de boule de mie de pain et les catapulteurs de graines de pastèque n’avaient qu’à bien se tenir puisque le balayage de la salle du réfectoire, normalement prévu dans notre contrat, leur incomberaient sur le champ, en cas de faute. N’étant pas pourvu de la fameuse montre Casio, je n’avais pas pu me proposer pour sonner la cloche. Lourde responsabilité qui allait échoir pendant toute l’année scolaire à Denis Bouvard, le fils du plombier, qui était équipé du célèbre sésame.

Denis était pour son âge, à la limite de l’obésité. Il était asthmatique, se déplaçait lourdement et donnait l’air de toujours souffrir derrière ses lunettes. Son allure aurait pu suffire à faire naître chez nous, une sympathique compassion. Mais ses colères et son agressivité à notre encontre étaient-elles qu’il récolta une tout autre moisson. Sous ses polos de marque, on distinguait parfois au cours d’un chahut ses bourrelets blancs que n’arrivait plus à contenir, des bermudas en jean vert trop étriqués. Le moindre effort, le faisait transpirer comme un boeuf; ses tempes se chargeaient de gouttes de sueur, ses mains devenaient moites et ses habits étaient trempés. Denis était notre souffre-douleur. Parfois, durant la pause du midi, nous lui enlevions par la force ses chaussures pour les jeter sur la terrasse, au-dessus de notre classe; plus rarement, nous l’enfermions dans le placard à balais ou pire, nous accrochions la corde de la cloche qui pendait dans l’escalier, de telle sorte qu’il ne puisse l’atteindre. Nous allions ensuite, nous positionner dans un angle mort de la cour, faisant mine de rien, nous l’observions en pleurant de rire, n’imaginant pas le drame qui se jouait là, sous nos yeux. Le sonneur était déboussolé, cherchant en vain l’outil indispensable pour décrocher la corde. Plus les minutes de la récréation s’écoulaient et plus notre Denis, tel un Casimodo nouméen, s’activait dans tous les sens à la recherche d’une solution, interrogeant ses camarades, scrutant les lieux et observant impuissant, le défilé de ses cristaux liquides, terrifié certainement à la seule évocation imaginaire du Frère Joseph arrivant sur les lieux, le visage rouge écarlate de colère, la mèche de cheveux blancs lui barrant le front, la serviette à carreaux sur l’épaule droite et lui adressant une engueulade du feu de Dieu qui aurait pu à elle seule déclencher une crise d’asthme chez notre camarade. Retranchés dans notre fou rire, nous appréciions pour l’heure la durée exceptionnellement longue de la récréation à laquelle devait succéder un cours de grammaire forcément plus court. Mais, très vite, un collègue épris de compréhension chrétienne et pétri de compassion religieuse, revenait de la cantine en courant, un balai à la main. Nous savions alors que notre heure avait sonné et nous nous dirigions silencieusement vers nos collègues déjà alignés devant la salle de classe. Denis pleurait un mélange de honte et d’humiliation: il avait failli à sa mission. Nous enterrions nos dernières illusions: nous avions failli échapper au complément d’objet direct, aux règles rébarbatives des accords des participes passés et à la série d’exercice d’application du “Bled” qui s’en suivrait.

Hormis, la fonction de chef de table à la cantine, la plus grande responsabilité qu’il m’était donnée de réaliser au cours de cette année, m’a été accordée par mes parents. Moyennant le don quotidien d’une pièce de 100 fcfp, je devais désormais rentrer à la maison en bus, tout seul comme un grand. L’apprentissage de l’autonomie allait m’octroyer plus de liberté. Prétextant souvent des cars bondés au moment de la sortie des cours, j’arrivais à Ouémo bien après l’heure autorisée. Je prenais le temps de flaner dans la ville baignée par les derniers rayons obliques des soleils de fin d’après-midi. Mon trajet, toujours le même, me menait à l’arrêt de la ligne numéro 7 au pied du nouvel hôtel de ville. Je descendais toute la rue Anatole France jusqu’à la mairie, en traversant la rue de Sébastopol puis en longeant la place des cocotiers, j’humais les derniers mouvements diurnes de la ville et les odeurs de friture qui s’élevaient des bains d’huile bouillante dans lesquels rissolaient les dernières paires de nems. Deux salles de billard se trouvaient sur mon chemin. Surpris au tout début par le bruit sec de la blanche percutant le triangle des billes multicolores, je m’arrêtais une première fois pour observer le petit peuple des joueurs sous les néons blafards. Plus tard dans l’année, je franchissais d’un pas timide l’entrée de cette antre. J’avais dix ans et la ferme intention d’apprendre à jouer. Un docker wallisien m’apprit les rudiments: positionnement de la main sur le velours, tenue de la queue dans l’alignement du bras, maintien du corps et fléchissement des genoux de telle manière que le menton aille jusqu’à effleurer le plateau de la table. Mon guide océanien fût un bon professeur: c’est toujours ses conseils que j’applique encore aujourd’hui. Ainsi, régulièrement, je marquais une pause sur mon chemin d’écolier pour m’exercer avec mes nouveaux compagnons de jeu qui un peu surpris de remarquer que ma taille n’excédait pas celle de ma queue m’invitait à leur table. Je devins durant cette année, une attraction bien dérisoire qui provoquait en mon for intérieur une fierté toute relative.

Ce fut une année scolaire extraordinaire.

Entre les chahuts et les farces que nous organisions avec mes camarades de classe, les échappées en bande vers le réservoir d’eau de notre école d’où nous dominions tout notre territoire, les premiers émois issus de notre environnement féminin, le visage fouetté par le vent-vitesse à la fenêtre grande ouverte du bus et les parties de billard, le temps était à l’innocence et à l’insouciance. Notre école demeurait pour tout cela le sanctuaire de l’enfance tandis que la cité et ses soubresauts révèlaient dans ma jeune conscience, le tumulte du monde des adultes et la manifestation de sa dure réalité.
Un soir, après mon transit presque quotidien par la salle de billard, je prenais le bus devant la mairie. Le car était bondé. Je me frayais un passage entre les passagers jusqu’à la grande banquette du fond qui occupait toute la largeur de l’habitacle. Je m’assis tranquillement à côté d’un kanak habillé d’une veste de treillis militaire, portant une barbe irrégulière et coiffé de “dreadlocks”, ces longues lianes de cheveux, apanage des adeptes jamaïcains du rastafarisme et contenues difficilement par un bonnet tricolore: vert, jaune, rouge. Nous empruntions comme à l’accoutumée le même trajet en passant devant Barrau, la galerie “le passage”, le bâtiment de la chambre de commerce et d’industrie jusqu’à la rue de la Somme que nous remontions vers les Messageries Calédoniennes avant de tourner à angle droit vers l’emplacement de la future caserne des pompiers et de remonter ensuite vers l’avenue de la Victoire. A l’arrêt devant le magasin de meubles “Nawa” dont l’espace est occupé aujourd’hui par la Banque Calédonienne d’Investissement, une jeune femme européenne et son garçon montèrent dans le bus. Il restait deux places de libre, une vers le milieu sur un strapontin et l’autre sur la banquette où j’étais installé. Le chauffeur antillais, prit l’enfant par les aisselles, me fit signe de me décaler et le fit asseoir entre le kanak rasta et moi. La mère s’installa dans la travée centrale. Moins d’une minute après le retour du chauffeur sur son siège, la mère dont la coiffure impeccable, les vêtements stricts et l’allure hautaine n’avaient assurément pas l’habitude de choisir les transports en commun pour se déplacer, se retourna subitement vers nous, enjamba quelques mamans wallisiennes embrumées de parfum, vint saisir son enfant tout en répondant au questionnement énervé du chauffeur “qu’elle avait peur que son fils soit traumatisé! (sic) Je restais silencieux tout en me demandant pourquoi cette mère de famille ne faisait pas confiance à un jeune écolier comme moi, assis sagement sur son siège et dans quelle mesure, j’aurais pu provoquer un traumatisme au fruit de sa chair. Un quart de seconde plus tard, je compris que je n’étais pas le destinataire d’une telle insulte. J’étais honteux pour elle. Je regardais mon voisin d’infortune avec un air éberlué doublé d’une immédiate sympathie. Dans la seconde qui suivit, il devint mon ami de bus, mon frère de sang, mon compatriote éternel. Il venait d’être la victime expiatoire de l’ignorance, de la peur et de la différence. Je venais d’être le témoin d’une scène dont le terme et la portée ne me viendraient que longtemps plus tard: le racisme.

Olivier Houdan, février 1995.



Chapitre Nouvelle par Olivier Houdan le 14 novembre 2009

Il venait tous les jours couper de l’herbe pour ses lapins, en face de notre logement, dans un immense terrain vague appartenant à Radio-État. La lame effilée et brillante de sa faucille tranchait imperturbablement la “Guinée” avec détermination. Empaquetée dans des grands sacs ayant servi à conditionner du riz, la récolte était transportée à l’arrière d’une 4L brinquebalante de couleur blanche. Nous l’observions avec étrangeté quand soudain l’irruption du ballon de foot-ball nous rappelait à nos postes d’attaquants, d’arrières ou d’ailiers. Puis, comme il était venu et avait travaillé, le vieil indonésien repartait chez lui, silencieux, accroché au volant, le visage dans le pare-brise, sans doute fatigué et fier à la fois du travail accompli.

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Mon père qui est toujours être à attirer la sympathie et la compréhension lui avait demandé quel était son nom et s’il ne pouvait pas nous vendre quelques animaux à grandes oreilles, douzaines d’œufs ou poulet de plein champ. Le vieux javanais ne parlait pas le français mais répondait toujours: “C’est bon, y’en a a bloc”. Nous avions alors, mon père et moi, pris congé du personnage en lui confirmant que nous viendrions lui rendre visite d’ici quelques jours.
Le matin du dit jour, je demandais à mon père de l’accompagner chez le vieux javanais. Il me répondit qu’il n’y voyait pas d’inconvénients, bien au contraire, se serait là l’occasion d’une expérience supplémentaire, assurément enrichissante tant au niveau humain que des sciences naturelles et que des choses dites “de la vie”.

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Le vieux couple de travailleurs infatigables, habitait en contre-bas d’une maison cossue qui donnait sur la rue Le Chenadec, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de notre appartement de la rue Rédika. Il fallait se frayer un chemin le long d’un “grillage-limite”, à travers les bougainvilliers hâbleurs qui n’avait pas rencontré de sécateur depuis longtemps et une liane-jade qui s’épanouissait avec une telle générosité sur sa tonnelle trop petite qu’elle retombait en cascade jusqu’au sol. Ils avaient construit là,  au bout d’un chemin de terre, leur cabane en tôles ondulées, récupérées d’ici de là, et dont la toiture visiblement étanche reposait sur une charpente sommaire mais solide. La pièce principale était séparée de la salle d’eau et de l’abri servant de cuisine par un passage couvert. A l’intérieur du logis, le sol en terre battue était recouvert par endroit d’un lino usé par les passages répétés. Au mur, des images de Djakarta, de Bali; un calendrier suranné avec des photos de vedettes du cinéma et de la chanson indonésiens et trônant en évidence, le portrait d’un homme politique que j’appris bien plus tard à reconnaître et à nommer, le président de la République et père de l’indépendance, le colonel Soekarno. Il n’y avait ni l’eau courante, ni l’électricité. Le toit permettait de recueillir l’eau de pluie qu’ils stockaient dans de grands fûts en plastique de couleur bleue. Une faible luminosité était obtenue grâce à la combustion du pétrole lampant  dans de superbes lampes en verre. Cette absence de confort élémentaire ne semblait pas leur poser problème. A leurs âges, ils s’étaient peut-être résolus à vivre définitivement dans cette vision que nous avions du dénuement. Mais ils n’étaient pas nus…

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L’homme portait un short bleu en jean forcément délavé qu’il couplait à une chemise en coton de la même couleur. Lorsqu’il était occupé en plein soleil, une vieille casquette vantant les mérites d’une marque de bière importée était ancrée sur son crâne dégarni. Des chaussures de toile avec des semelles en plastique qui se ferment sur le talon ornaient la partie inférieure de sa démarche. Mais ce jour là, chez lui, il était pieds nus. Jamais plus depuis cette journée, je n’ai revu chez un être humain, des pieds aussi déformés. Ils étaient exceptionnellement courbés et la largeur de la plante à la base des doigts pouvait bien atteindre à vu d’œil une quinzaine de centimètres. C’était impressionnant! Nous apprîmes plus tard, au moment des confidences plus personnelles, grâce à des relations moins épisodiques et d’une durée plus longue, qu’une lame de motoculteur avait, entre autres,  labouré son pied droit.
Au fur et à mesure de nos visites, les relations commerciales s’étaient transformées en échanges conviviaux. Compte-tenu de la phrase fétiche de notre ami indonésien, nous l’avions surnommé “A Bloc”. Ce surnom provoquait chez lui un rire inimitable qui précédait toujours une franche poignée de mains en guise de bienvenue.
J’appelai affectueusement sa femme, Mamie. C’est le nom qui s’impose de lui-même quand un enfant rencontre pour la première fois une femme d’un âge vénérable. Il est souvent très difficile de donner l’âge d’un ou d’une asiatique tant le temps semble n’avoir aucune prise sur leur physique; seul le poids des années de dur labeur permettait de réduire la part du mystère. Mamie avait peut-être entre 65 et 70 ans. Elle aussi ne comprenait pas bien le français mais savait toucher le cœur des enfants: elle m’offrait à chaque visite ses fameuses galettes indonésiennes composées de maïs et de lentilles fris dans une pâte à beignets. C’était le dépaysement culinaire et gustatif total à quelques encablures de la cuisine de ma mère. Mamie avait une dentition qui aurait pu attiré l’attention de centaines d’étudiants en odontologie. En effet, ses mâchoires étaient plantées de dents de façon désordonnée, dyssimétrique, le plus souvent de travers, cette composition dentaire me surprenait à chaque fois. Par contre, lorsqu’un rire s’extirpait de ces rangées d’émail et d’ivoire, que le souffle de la vie écartait sa bouche et que ses yeux se plissaient de joie sous sa tignasse de cheveux filasses, alors on pouvait être assuré à son tour de connaître la même rigolade contagieuse. Ces deux vieux là savaient rire. N’était-ce pas là l’essentiel?

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Puis les habitudes changent sans raison apparente, les visites se font plus rares et le contact se perd. Le hasard nous appris un jour que le vieux “A bloc” était parti cultiver les champs d’Ialou et que sa femme l’avait rejoint quelques temps après: inséparables dans la vie, inséparables dans la mort.

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Dernièrement, après plus de vingt ans sans traîner mes guêtres dans cette partie là de mon quartier, je me suis rendu à l’endroit exact où était implanté leur cabane. Il ne reste plus rien des aménagements effectués et des arbres plantés. Le sol autrefois fertile a été raclé par la lame implacable d’un caterpillar. Parmi le tas de végétaux séchés, branches mortes et terre à faux-mimosas amoncelés par l’engin de terrassement, on voyait nettement dépasser quelques vieilles tôles rouillées parmi lesquelles, on distinguait les débris de plastique bleu des grands bidons qui étaient destinés à stocker l’eau de pluie. Ne sachant, si une quelconque parentèle s’est manifestée aux décès des deux vieux indonésiens, je me suis fait à l’idée, que les seules traces matérielles, de leur passage dans le monde médian, étaient regroupés là, gisant sous un tumulus moderne, offerts à l’oubli des mémoires et au Temps qui n’en finit plus de dérouler magistralement sa longue et froide indifférence.
“A bloc” et sa femme sont partis pour toujours.
L’espace de leur cabane sera bientôt recouvert par la dalle démesurée d’une maison bourgeoise avec piscine en ciment, double garage et jardin tropicalisé où résidera peut-être un couple avec enfants.

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J’ose, alors imaginer que l’esprit de “A bloc”, accompagné de sa fidèle épouse, ira sans scrupules puiser l’eau de la piscine pour abreuver ses lapins allongés entre la “casserole” et le “chariot”, au moment imprécis où l’encre de la nuit indonésienne est dilué par la naissance d’un nouveau matin superbement calédonien. Alors, une fois le travail accompli, les deux vieux se laisseront guider par la force de l’habitude pour venir s’asseoir sur le banc bancale qu’on cale avec un morceau de brique réfractaire. Ils accouderont leurs corps usés par une vie de douleurs physique et morale sur les coupes de fruits délavées de la nappe cirée, s’échangeront un regard-tendresse sous les photographies du lointain pays de leurs ancêtres, puis le silence de leur caractère se tournera vers l’aube muette. Leurs yeux se fermeront alors pour ne plus jamais s’ouvrir. Le crépuscule aura une nouvelle fois eu raison de l’aurore.

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Olivier Houdan
janvier 1995



Chapitre Nouvelle par Trapard Creteux le 10 septembre 2009

homme-singes

Plus je vieillis, plus les éléments sociaux de ce Pays s’ajoutent en me complétant.

Plus ils s’imbriquent en moi, plus des liens de mon esprit se tissent avec le passé :

1984 – 1985 – 1986 – 1987 – 1988 et 1989…

L’époque où mon enfance se glissait au sein de mon adolescence, un corps infantile qui appartenait aux autres,

Qui devenait le mien, telle une main enfilant un gant chaud mais fragile encore.

Celui de l’adolescence…

Plus ce corps s’alimentait de biologie interne, plus il envahissait l’espace, celui qui se partage avec les autres.

Cet espace, c’était la Calédonie en crise, celle de 1984,

Celle d’une guerre civile qui rougeoyait au loin, pas très loin.

Celle des « Evènements ».

***

Je vivais à Nouméa. La capitale n’était pas le nerf du conflit, mais c’était elle qui, par le biais de la télévision, des radios et de la presse, centralisait cette violence.

Je ne voyais pas cette violence, je la sentais, je la ressentais, je la vivais malgré moi. Les écoliers, mais surtout les collégiens ou les lycéens en subissaient les frais, en accusaient la virulence, de par le fait que la jeunesse absorbe la violence pour nourrir celle qui leur est intérieure.

La nitroglycérine extérieure calmait parfois nos flammes intérieures.

Pour les laisser rejaillir plus tard…

Un peu comme ces bougies-pièges qui ne s’éteignent jamais.

***

Qu’on soit « Blanc », « Kanak » (on disait « Mélanésien »), « Wallisien », « Indonésien » ou autres,

On devait choisir,

Se positionner obligatoirement.

C’était Noir ou Blanc.

C’était F.L.N.K.S. ou R.P.C.R.

C’était Manichéen.

C’étaient les « Evènements ».

Deux choix uniques.

Ne pas choisir : chercher des échappatoires pour ne pas le faire, c’était souvent se confronter à nos propres mensonges.

Qu’on se mente à soi-même, ou que l’on choisisse la haine de l’un ou de l’autre camp, à l’adolescence, c’était souvent en subir les frais, en se dirigeant vers l’âge adulte.

Des séquelles, souvent, pour certains.

Des séquelles liées à ce passé en pleine crise identitaire qui ne fait que se prolonger sans fin, sans fin, encore aujourd’hui…

***

Une adolescence en quête de son identité.

Un Pays qui refuse d’une part  ses identités,

Et de l’autre, qui LA hurle !

Une progression hybride dans un Elément hybride.

***

Aujourd’hui, enfin,

Des fois, je me bats,

Souvent, je me défends.

Il m’arrive aussi de me vêtir aux couleurs de la guerre,

De la mienne,

Celle qui, au final, m’est devenue intérieure.

D’autres  la portent aussi. Mais c’est la leur.

Il nous arrive même de nous croiser.

Puis, à chaque nouvel élan de ces relents identitaires, à cause desquels beaucoup ont oublié qui ils étaient vraiment, pour arborer une enveloppe floutée, ce sont des cicatrices qui se rouvrent, des plaies qui prennent l’air et qui appellent les mouches pondeuses.

Les plaies deviennent douloureuses.

Les douleurs cherchent des coupables.

Et c’est la colère.

La colère prend très souvent des teintes raciales en Calédonie.

Alors,

Le lézard se mord la queue.

La boucle se soude.

***

Il faudrait, un jour, réinventer ce métier de rue,

Vous voyez ?

Celui, où un gros costaud détord des barres de fer, pour en créer une… toute droite.

Droite comme un chemin.

Un chemin qui montre l’horizon. Comme une aiguille.

L’horizon vers lequel tous les regards devraient, enfin se tourner.

Tous.

Sans chercher ni paille, ni grain de sel à côté.

Mais là,

Devant,

Droit devant.

horizon