Chapitre ‘Racines du cagou’

Chapitre Cinéma d'ici ou là, Identité par Olivier Houdan le 4 juin 2010

Une nouvelle île..

« L’Archipel des forçats » de Jacques Ollivier Trompas et Louis José Barbançon est beaucoup plus qu’un documentaire. Pour nous calédoniens, c’est une plongée dans les profondeurs de notre être. C’est donc un document fondamental et il était important que ces paroles là soient dites et qu’elles soient énoncées publiquement. Avec sincérité et force. C’est ce qui a été fait dans ce film et c’est pourquoi sa diffusion sur Télé Nouvelle Calédonie est un évènement.
Techniquement, le pari n’était pourtant pas simple. Nous savons que le docu fiction est un genre difficile et trompeur. Les réalisateurs se laissent souvent entraînés par une certaine fascination pour la fiction et le propos devient alors confus. Jacques Ollivier Trompas n’est pas tombé dans ce piège là. Bien au contraire : il a su utiliser la forme pour donner encore plus de puissance au fond. Et en l’occurrence, le fond c’est nous. C’est notre histoire et notre avenir, autrement dit notre destin. C’est dans ce sens que le document est fondamental.
Le bagne reste cette blessure de l’histoire de notre pays. Même si l’école et l’université commencent à s’y intéresser, cette blessure là a encore du mal à se cicatriser. Je repense à ce disait la mère de Louis José Barbançon : « J’aurais voulu mourir avant de savoir cela ! ». Avant que son propre fils, devenu historien, lui apprenne que certains membres de la famille étaient bagnards. Avec ce film, Louis José, Jacques Trompas et tous les intervenants lui font une réponse émouvante. Comme s’ils voulaient lui dire, à elle mais également aux générations montantes : « Il faut vivre pour expliquer et faire savoir cela ! ».
L’investissement personnel de l’historien Louis José Barbançon dans ce travail lui a sans doute donné crédibilité et humanité. Crédibilité historique et humanité nécessaire car les regards partagés ne peuvent se comprendre uniquement par la raison. Le film aidera sans doute beaucoup de calédoniens à vivre debout ! Et à aimer encore plus leur pays et son histoire.
Peut-être aurait-il fallu dans cette confrontation avec le passé et ce déballage calédonien que des voix kanak s’expriment également. Fote Trolue, Emmanuel Khazarerou ou bien un Billy Wapotro auraient pu utilement prolonger l’idée de cette rencontre improbable entre « les victimes de l’histoire ». Et expliquer comment les indigènes colonisés et cette « eau sale » coloniale ont finalement fait surgir une nouvelle île. Mais à la réflexion, il me semble que c’est beaucoup plus fort et pertinent ainsi. Avec ces paroles de l’intérieur. Cynthia Debien-Van Maï, Rachel Pagès, Irène Letocard, Christophe Sand, Irène Paladini… Chacun à sa manière a trouvé les mots justes. Des mots vrais. « Des mots qui vont plus loin que les mots », selon l’expression de François Mitterrand au sujet des paroles de Jean-Marie Tjibaou.

Walles Kotra
Journaliste



Chapitre Racines du cagou par Trapard Creteux le 30 mai 2010

Cette photographie nous a aimablement été envoyée par M. Joel Le Dantec



Chapitre Echos du révolu et de l'altéré par Trapard Creteux le 30 mai 2010

Un peu plus âgé que MrGouillat, j’ai vu « vivre » les monômes beaucoup plus longtemps, mais son texte décrit bien l’ambiance générale de l’époque.

Je vais ajouter quelques éléments qui donneront une autre idée de la chose…

J’étais aussi au collège Mariotti, mais plusieurs années auparavant. Et si mes souvenirs sont bons, c’est à partir de mon année de quatrième que j’ai compris l’importance ce cette « mini révolution » qu’étaient les monômes. Pas dans le fond, mais surtout dans sa forme : une petite guéguerre entre jeunes avec rage et sans drapeaux…

A l’époque, j’étais déjà très adepte des déviances de « Bravo l’Eté » des années 80, période durant laquelle, les jeunes citadins de Nouméa, s’armaient de bombes à raser, pour en badigeonner leur prochain. Concernant les monômes, bien que collégien, je souhaitais à tout prisx entrer dans le « jeu » des bacheliers… « Moi aussi ! Moi aussi ! »

Donc, à la fin de ma quatrième, je refusais de tomber dans le piège de me laisser enfermer par les « pions » qui clôturaient tout le collège, à la moindre alerte. Je séchais les cours de la journée entière…

« La vérité est ailleurs » dit le slogan.

Le danger était « dehors » tout simplement…

Et, adolescent, m’intéressant encore peu aux amitiés naissantes, je préférais affronter les choses en solitaire.

Je me souviens qu’à chaque monôme (ils ont été interdits, pas longtemps après que j’aie été bachelier moi-même), je séchais ma journée de cours, pour arpenter, en piéton, les rues du centre ville, jusqu’aux baies pour me confronter au dit-danger.

Comme lors de « Bravo l’Eté », Nouméa était une « ville blanche » mais, ici, au lieu de mousse à raser, de la farine et des œufs crus, maculaient la cité, éclatés ici et là…

Les Nouméens, alertés la veille par les rumeurs, se créaient leur propre couvre-feu ces jours précis…

Seuls quelques « brigands » de mon espèce, des jeunes, eux aussi, erraient à pied attendant la confrontation. On se saluait au passage en geste de respect, mais toujours attentifs aux mouvements alentours.

Cette confrontation n’était jamais à arme égale, puisque en tant que non-bachelier, et ne me considérant pas dans « ma propre guerre » (je l’ai piquée à John Rambo, celle-là…), je ne « m’armais » jamais…

Mains dans les poches, après avoir bien camouflé ma musette US de surplus américain, dans des broussailles, je guettais l’assaillant. Et celui-ci, en âge de conduire, circulait dans la ville, presque exclusivement en 2 ou 4 roues. J’ai pu voir jusqu’à six passagers dans des Renault 5 ou des Coccinelles, sans parler des pick-up qui pouvaient charrier une communauté de lycéens, généralement masqués ou cagoulés de leurs tee-shirts, les torses-nus, apparaissant dans un nuage de fumée farineuse et hurlant comme des sauvages…

Donc, le jeu était qu’à chaque approche d’une voiture assaillante, je devais esquiver les œufs…Après chaque monôme, mes vêtements étaient toujours maculés de jaune d’œuf sec, ceux-là, qui avaient toujours éclatés à quelques centimètres de moi. Je me souviens avoir utilisé des esquives de boxeur, allant jusqu’à plonger sur le sol terreux ou boueux tel un gardien de but…

Petit à petit, au fur et à mesures des monômes, je me suis cagoulé moi-même avec mon tee-shirt retourné, pour éviter une autre confrontation : celle des parents, le soir, en rentrant, mon tee-shirt dégueulasse…

Une fois seulement, j’ai reçu un œuf cru, de plein fouet, un peu en dessous du front, et lancé à plus de 50 mètres de distance. Et bien que j’ai maudit ce lanceur embusqué sur une colline, durant ce laps de temps où il m’a fallu retrouver mes esprits et ma vue, je me souviens avoir eu beaucoup de respect pour un si bon « viseur »…(« ‘culé, va !!! »)

Aujourd’hui et depuis le début des années 90, le monôme est illégal. Le mot « illégal » ne me semble pas adéquat, puisque la pratique n’a jamais été encouragée durant son existence.

Je me demande même pourquoi les bacheliers ne pratiquent plus un tel rituel, même au risque de se faire « coincer » par les gendarmes. Non pas que je cherche à mettre le « waïlle » dans la ville mais je trouve que ce petit exercice (comme celui de « Bravo l’Eté ») permettait à beaucoup de jeunes de se défouler et de prendre un bon bol « d’action » hors cadre scolaire. Aujourd’hui, exceptés les sports et les jeux de « paint ball » qui coûtent du pognon, ça sortirait un peu les d’jeuns de leur routine et de cet engouement pour cette société de consommation très casanière, finalement.

Et puis, putain, comme on dit : « une bonne guerre, ça ne ferait pas de mal ! ». Et cette guerre-ci n’a jamais tué personne. Ou alors, peut-être, de fatigue, les employés de la CSP, le lendemain…



Chapitre Echos du révolu et de l'altéré par MrGouillat le 16 mai 2010

Je me souviens des fins d’années et, l’approche du bac aidant, gonflaient les rumeurs de monôme.

Le premier je l’ai découvert lorsqu’un matin des lycéens sont arrivés sur leurs motos, jetant la farine et les œufs sur une classe partie en sport depuis le collège Mariotti. Une agression pas trop méchante, mais une agression tout de même, portant la peur et la panique. Un peu plus tard dans la journée, ils ont pris le collège d’assaut, allant jusqu’à passer les marches dans un exercice de trial, les élèves serrés dans les cours, quand les pions prêts à en découdre vidaient les lances à incendie sur les intrus et leurs machines. Ça a fait parler quelques temps, il y avait un parfum épique dans la défense de nos murs contre l’envahisseur plus vieux, et je ne comprenais pas trop la raison du défoulement.

Puis le lycée, cœur du système, les grands frères de la terminale relayant les bruits les plus fous, c’est pour demain, tenez-vous prêts, c’est pour bientôt, soyez parés, c’est pour quand vous n’attendrez pas.

Un matin tout a basculé. Les œufs se sont mis à pleuvoir, la farine à voler partout, et les élèves de courir, les uns pour se mettre à l’abri, les autres pour monter au front. Ça galopait dans les coursives, ça se barricadait en cours, la cour avait viré au blanc visqueux d’un gâteau au yaourt. A midi tous les extincteurs avaient déjà été vidés, de la boue maculait les murs jusque dans la salle des profs.

Quand un exutoire dégénère, l’autorité y met un terme. Cette année l’administration a interdit à l’avenir que se reproduisent les monômes. Du moins au lycée Lapérouse.

L’année suivante les mêmes rumeurs, les complots pour planquer des œufs au cœur de l’établissement, pour faire entrer les munitions dans le Fort Knox des surveillants. On a suspendu des élèves qui organisaient la riposte, les grilles ont été plus d’une fois fermées pour filtrer les entrées et fouiller les sacs et les vestes à la recherche de farine. Le monôme a donc avorté, brisé dans l’œuf par le dirlo.

Un jour à la récréation, la pluie d’œufs s’est mise à tomber, un autre lycée à l’assaut pilonnant de cour à coursives. Les grilles fermées, une nouvelle fois, et la course pour éviter les tirs en cloche quand sonne l’heure de la cantine. De quoi se distraire des cours, colporter les derniers échos, le rodéo à Jules Garnier en voiture à fond dans la cour, pour finir le moteur percé par un prof à la barre à mine.

L’année d’après c’était plus franc. Des lycéens tous cagoulés avaient pris position serrée au bout de la rue du lycée, une cohorte menaçante venue en découdre à l’amiable, n’en déplaise à notre direction. Et rebelote, filtre à l’entrée, par des surveillants bien nerveux luttant contre les intrusions. Et la pluie d’œufs à la récré, évitée avec nonchalance jusqu’à s’en prendre un mieux lancé. Et les fourgons de la police venus sécuriser la zone, ici comme devant les collèges ou les lycées moins agités.

Je crois que ce plafond atteint aura mis un terme final à la tenue de ces monômes, et les terminales près du bac auront perdu cette occasion de fêter l’approche de la quille.